5 Mai 2011
par Alija Izetbegovic
L'écriture étant un exercice que je n'ai pas pratiqué depuis de longues années, j'essaierai d'exposer de manière simple quelques idées concernant deux questions de première importance : l'enseignement et le patrimoine islamique culturel et civilisationnel commun. Ce sont là deux sujets qu'une pléiade de grands écrivains et de réformateurs musulmans ont examiné au cours des deux siècles précédents.
Tous ces écrivains sans exception ont été attristés par l'état actuel du Monde islamique. Du coup, ils se sont logiquement interrogés sur les raisons qui ont poussé les musulmans à se départir du principe islamique qui les incite expressément à s'investir dans la quête du savoir. A cet égard, je me permets de rappeler que ce sujet fut soulevé dans le saint Coran à plusieurs reprises et de différentes manières (Cf. Versets III/164, VI/95-99, XXI/33; XXII/45-46 et bien d'autres). Cette invitation au savoir est, entre autres, illustrée quand Dieu dit dans Son Livre Sacré : "Ne regardent-ils pas comment les camelins furent créés, comment le ciel fut élevé, comment les montagnes érigées, comment la terre nivelée" (Al-Ghashiya : 17-20), et quand le Tout-Puissant dit : "Avez-vous remarqué ce que vous labourez? (...) Avez-vous remarqué l'eau que vous buvez? (...) Avez-vous remarqué le feu que vous obtenez par frottement ? (Al Waqqi'a : 63-71).
Or, toute vraie science est préludée par l'observation car comme souligne Jacques Forestier dans son ouvrage "la civilisation de demain"(1- Jean FOURASTIE, La Civilisation de Demain, Zagreb, pp. 47-48.) : "L'observation de la nature, de la société et des gens constitue la première étape de l'enseignement fondamental dispensé aux enfants dans le monde occidental... Mais cet intérêt pour le monde extérieur est différent de l'intérêt du philosophe brahmanique qui, lui, part du monde extérieur pour intégrer le monde intérieur".
Pourquoi alors les musulmans ont-ils détourné leur regard du monde extérieur ? et quelle en ont été les conséquences ?
L'analphabétisme dans quelques pays musulmans atteint des taux si élevés qu'ils échappent à toute justification. C'est ainsi qu'à la lecture d'un rapport de l'UNESCO sur l'analphabétisme en 1995, j'ai appris que dans quelques pays islamiques (dont je ne citerai pas les noms) l'analphabétisme a atteint des taux aussi élevés que 38%, 48%, 56%, 54%, 33%, 56%, 28%, 21% 18%, voire 68% dans l'un de ces pays.
Ainsi, le taux moyen d'analphabétisme est de 40% et atteint environ 60% parmi les femmes.
Or, ces taux qui avoisinent les taux enregistrés en Europe pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle tirent la sonnette d'alarme pour nous avertir de la gravité du sous-développement que nous endurons. D'autant que bien d'autres domaines comparés à l'occident n'en suscitent pas moins d'inquiétude et de consternation.
Dans les pays islamiques, il existe environ 1000 étudiants pour 100.000 habitants tandis que cette moyenne atteint en occident presque 3500 étudiants, soit plus du triple de ce qui est enregistré dans le Monde islamique. De même, la moyenne de distribution quotidienne des produits de presse dans les pays islamiques est de 40 exemplaires pour 1000 habitants, mais en occident, cette proportion est de 300 exemplaires. D'un autre côté, il existe 100 postes de télévision pour 1000 habitants du monde islamique tandis que cette moyenne est de 500 télévisions en Occident et ainsi de suite.
Bien qu'au sein du Monde islamique, les dépenses publiques sur l'enseignement égalent celles du monde occidental puisqu'elles sont de l'ordre de 5,5% du PNB, il demeure que cette égalité se pose uniquement en terme de proportion car en terme de valeurs réelles, les taux de dépenses sont nettement différents compte tenu de la faiblesse du PNB dans la plupart des pays musulmans.
Que faire alors ? et où doit-on chercher les solutions ?
L'enseignement et la revivification de la culture et de la civilisation islamique sont indissociablement liés au processus de libération en cours dans le monde islamique depuis le début de ce siècle. le degré d'asservissement étant inversement proportionnel au niveau d'instruction, seul un musulman ignorant tolérerait une quelconque forme de soumission. Or, l'école est le moyen tout indiqué pour enrayer de tels abus ; bref, nous devons sans délai allouer davantage de fonds à l'enseignement. J'ai tout dernièrement parcouru l'ouvrage de Jean Esposito intitulé "islam et démocratie"(1- John ESPOSITO, Islam et Démocratie, Middle East Journal, vol. 45, numéro 3 (Eté 1991).) dans lequel il soutient que cette fin de siècle est marquée dans le monde islamique par deux phénomènes: le retour à l'islam et la revendication de la démocratie. Ainsi est-il du devoir de tout intellectuel musulman d'établir de façon optimale un lien entre ces deux données. La révolution informatique aidant, chaque pays islamique libre est en mesure d'endiguer le fléau de l'analphabétisme en un temps relativement court car à vrai dire ce problème est occasionné au premier chef par un manque de volonté politique et d'esprit d'organisation.
Cependant, l'ère de l'information ou ce que l'on nomme la "troisième vague "a déferlé sur le monde développé en amenant avec elle beaucoup de bienfaits mais aussi de nombreux dangers. N'étant pas fondé sur la foi en Dieu, le progrès actuel sera toujours un mélange de splendeurs et de misères. De fait, la quête du savoir préconisée par l'islam et qui somme l'individu à lire, à observer et à réfléchir "au nom de Dieu qui a créé", fait aujourd'hui face à de grand défis que j'essaierai d'exposer sommairement:
Dans un livre que j'ai publié il y a fort longtemps, j'ai proposé qu'on distingue "culture" de "civilisation"(2- La version arabe du livre du président Ali Izetbegovic “L’Islam entre Orient et Occident” a été publiée par l’Institution du savoir moderne, à Beyrouth, en 1994. La traduction a été assurée par Mohammed Youssef Adas. Les notions de “culture” et de “civilisation” ont été définies dans la page 96 du livre.) car ce sont deux notions qu'on a tendance à confondre, tel que l'ont fait d'ailleurs remarqué d'autres écrivains dont la science et le savoir sont bien supérieurs aux miens. En effet, culture et civilisation représentent chacune un concept indépendant, ainsi la culture est véhiculée par l'individu alors que la civilisation est portée par la société. L'objectif de la culture est de se doter de la force morale nécessaire pour avoir une maîtrise de soi par le biais de l'apprentissage tandis que le but de la civilisation, c'est l'acquisition de la force nécessaire pour maîtriser la nature par le truchement de la science. En somme, la culture s'oriente vers l'univers intérieur de l'homme alors que la civilisation se tourne vers le monde extérieur:
Quand je réfléchis à cette question , je ne laisse pas de me rappeler que la première sourate révélée comprend ces deux concepts et dénote la relation qu'ils entretiennent. Ainsi, le mot "iqra'a" (Lis), premier mot du Coran, incite l'homme à réfléchir sur son monde extérieur et à l'explorer ; or, le but escompté de cette exploration dépasse la simple acquisition du savoir, elle tend vers une fin autrement plus exaltante, c'est-à-dire à vocation hautement religieuse. Le mot "Lis" (iqra'a) est immédiatement suivi de l'expression "au nom de Dieu qui a créé". De là, on comprend que la quête du savoir prônée par Dieu est nécessairement une invitation à la contemplation des signes divins dans le monde sensible. C'est précisément à ce niveau que résident les traits distinctifs de la culture islamique aussi bien par le passé qu'à l'avenir. Le savoir et l'apprentissage ne se limitent pas à la connaissance de la nature en tant que telle mais à la contemplation de l'univers en tant que manifestation du pouvoir divin. Cet esprit n'a pas perdu de sa vigueur parmi l'ensemble des musulmans nonobstant l'état de faiblesse dont pâtit la culture islamique et la stagnation qui porte un énorme préjudice à la science et à la technologie dans les pays musulmans. Car dès lors que le monde islamique prend son destin en main, il ne tarde pas à se ressourcer dans sa culture et c'est là le genre de valeurs que l'on doit toujours faire valoir pour remédier à la situation désolante que l'on constate -que l'occident constate- et qui entrave notre développement civilisationnel.
Cela nous amène à la question de la relation entre civilisation et culture dans le monde islamique et dans le monde occidental, laquelle question a fait l'objet de plusieurs études. Parmi les auteurs qui se sont intéressés à l'examen de cette relation, citons M. Mohammed Assad qui a vécu à la fois l'expérience islamique et européenne.
Dans son illustre ouvrage intitulé "l'islam à la croisée des chemins"(1- La version arabe, éditée par Dar Al-Ilm, à Beyrouth, 1965, est l’oeuvre du Dr Omar Faroukh.) qui est une compilation d'un certain nombre de ses articles, cet écrivain a décrit de manière succincte l'esprit de la civilisation occidentale : "la civilisation occidentale contemporaine, dit-il, ne reconnaît d'autre nécessité que celle de se soumettre aux besoins économiques, sociaux et nationaux. Son vrai Dieu n'entretient aucun lien avec l'esprit, il se matérialise uniquement dans la prospérité économique et la vraie philosophie de l'occident se résume à l'acquisition de la force pour la force. Or, ces deux composantes de la mentalité occidentale sont le fait de l'héritage romain."
Parce qu'elle est par trop acerbe et exagérée, la critique que M. Mohammed Assad assène à l'Europe et à l'Amérique doit être atténuée. Car à mon sens, seule une petite frange de la société occidentale peut être accusée de dépravation et de relâchement tandis que la grande majorité des gens travaille avec ardeur pour acquérir le savoir et subvenir aux besoins de leurs familles.
En fait, lorsque philosophes et spécialistes de l'orientalisme dans le monde occidental décrivent les grandes métropoles, symboles de cette civilisation, ils parlent souvent de danger occasionné par la dégradation spirituelle et la perte de l'identité individuelle. Ils avancent à l'appui de leurs thèses de fausses preuves sur la prédominance d'une certaine culture de masse caractérisée par la production de stéréotypes (marchandises spirituelles) sans tenir compte des disparités individuelles.
Lorsqu'on parle de relation entre culture et civilisation dans le monde islamique d'une part et dans le monde occidental d'autre part, nous constatons que les musulmans se trouvent devant une alternative où ils auront avantage à ne pas sombrer dans l'excès d'un refus catégorique de la civilisation occidentale ni dans celui de son imitation servile et irréfléchie. Ces deux tendances sont aussi dangereuses l'une que l'autre car en refusant la coopération, nous demeurerons éternellement faibles ; en revanche, accepter la civilisation occidentale en bloc signifie la perte de notre identité et de notre existence.
Aussi ne pouvons-nous pas vivre au paravent du reste du monde. A cet égard, il n'y a qu'à se rappeler les paroles de notre prophète quand il dit : "cherchez le savoir même en Chine". En fait, la civilisation occidentale est un produit international auquel ont contribué des savants issus de diverses religions et de divers peuples.
La force de l'occident, contrairement aux apparences, réside non pas dans sa force économique ni dans sa puissance mais dans la pensée critique que l'Europe a héritée de Bacon et que celui-ci a fort probablement tenu des Arabes. Or cette pensée est le deuxième élément dont nous avons besoin.
Les philosophes nous ont prévenu, à juste titre, de la gravité de cette attitude infantile qu'est l'imitation de la culture de l'occident. Dans ce contexte, M. Mohammed Assad est même allé jusqu'à avancer que les méfaits d'une telle imitation dépassent en nombre les bienfaits que les musulmans en récolteraient. Or, il est impossible de reproduire une civilisation dans son aspect extérieur sans être influencé par l'esprit qui l'a produite.
La civilisation occidentale se caractérise par son égocentrisme et par sa propension à imposer aux autres sa propre vision de l'histoire et du monde ; dès lors, l'assimilation de cet esprit nourrit chez notre jeunesse musulmane un sentiment d'infériorité et par suite un rejet de la culture islamique. Par ailleurs, à bien considérer les confrontations et les luttes qui ont pour théâtre les pays islamiques et qui ont un lien avec la civilisation occidentale, on s'aperçoit qu'elles mettent aux prises ceux que l'on appelle "progressistes" c'est-à-dire les pro-occidentaux, et "les conservateurs" traditionalistes. Or, ces confrontations n'ont fait que déchirer la société islamique et occasionner des désastres navrants.
Je voudrais vous convier à analyser deux grandes idées très en vogue actuellement en Europe : la première est celle de la société ouverte soutenue par karl Popper dans son ouvrage "la société ouverte"(1- L’ouvrage porte le titre suivant : “La Société ouverte et ses Ennemis”, de son auteur Karl Popper (vol. 2, London Routedge et Kegan Paul, la cinquième édition révisée, 1966).) où il reconnaît le droit de l'individu à construire sa personnalité, à réfléchir en toute liberté et échanger librement ses idées avec autrui. Y-a-t-il donc une raison qui puisse empêcher les peuples musulmans à adhérer à cette vision, d'autant que les idées défendues par Popper prônent la tolérance et condamnent les actes barbares qui visent souvent les musulmans d'Europe ?
La deuxième idée défendue par le philosophe allemand Weiker concerne la nouvelle renaissance européenne. Contrairement à la première, cette nouvelle renaissance s'ouvre sur les cultures et sur les mondes non européens, y compris sur l'islam, sa culture et sa civilisation.
A mon sens, il est grand temps de s'engager dans cette compétition conformément au saint Coran qui nous incite clairement à ce genre d'initiative : "Rivalisez de vitesse vers les bonnes actions (La Table : 48). Cependant, nous ne saurons jamais soutenir un tel engagement tant que nous n'aurons pas pris parfaitement conscience de notre identité car ce n'est qu'à ce moment-là que les musulmans seront en mesure de participer à cette dynamique d'échange sans y laisser leurs valeurs authentiques.
Pour finir, permettez-moi de parler brièvement de notre expérience en Bosnie.
Pendant de longs siècles, nous avons contribué de manière efficace à la culture islamique, puis à la civilisation occidentale au cours du siècle précédent. Nombreux sont ceux qui voient en nous l'un des peuples musulmans les mieux instruits. Nous entretenons avec la civilisation occidentale des liens directs car quotidiens et inéluctables. Cependant, les différents régimes qui nous ont gouvernés pendant les cent dernières années n'étaient pas d'obédience musulmane. Et malgré les travaux de sape qui avaient pour objectif d'effacer les traces de la civilisation islamique, nous avons réussi à garder intacte notre identité et notre sentiment d'appartenance à une religion et à une culture. La dernière agression dirigée contre la Bosnie-Herzégovine a occasionné un lourd bilan : plus de mille mosquées et de 334 monuments islamiques furent détruits, pour ne rien dire du grand nombre d'écoles, d'instituts et de bibliothèques qui ont subi le même sort. Si bien qu'un historien turc a comparé ce massacre culturel, toutes proportions gardées, à l'invasion tatare dans Bagdad au treizième siècle car dans les deux cas, l'objectif était le même : détruire tout ce qui symbolise notre culture islamique et notre mémoire historique. Ce fut certes le but des agresseurs, mais les événements ont tourné contrairement à leurs désirs en provoquant un véritable éveil et un retour aux sources.
Nombreux sont les exemples qui illustrent cet état de fait. Quelques uns sont plus significatifs que d'autres. A ce titre, je relaterai un fait qui a eu lieu a Bihac dont vous avez sûrement entendu parler grâce au merveilleux exemple de résistance qu'elle a montré. En fait, c'est une ville qui se situe à l'extrémité nord-ouest de la Bosnie Herzégovine, c'est à dire aux confins du monde islamique. Dans cette ville, un jeune étudiant a choisi de travailler sur "la medersa de Bihac" en guise de mémoire de fin d'études à la faculté des études islamiques de Sarajevo. Or, cet étudiant ne savait pas qu'il existait dans sa ville une autre medersa bien plus ancienne, mais dont aucune trace ne subsiste. Mais après la signature de la convention de paix, notre jeune étudiant a entamé des recherches dans ce sens pour arriver enfin à reconstruire l'histoire de cette fameuse medersa, considérée comme le plus vieil institut d'enseignement supérieur dans cette partie de la Bosnie-Herzégovine. Pour notre part, nous avons réussi au cours des dernières années, même pendant l'agression, à construire une nouvelle medersa dans cette ville. La guerre n'a pas pu nous en empêcher.
Il n'y a donc aucune raison de considérer l'avenir avec pessimisme, d'autant que nous nous gardons de voir en cette agression un quelconque châtiment que Dieu nous aurait infligé, nous citoyens de Bosnie-Herzégovine.
Il est vrai que quelques uns d'entre nous ont sombré dans la désobéissance à Dieu ou ont péché par une faible connaissance de leur religion ou encore se sont écartés du droit chemin, mais nous avons témoigné également d'un fort désir de liberté. Que Dieu nous en rétribue. Nous sommes convaincus que seuls les Etats forts passent par de dures épreuves et que seuls les Etats forts demeurent, quoi qu'il advienne, attachés à leurs principes moraux tout en restant ouverts sur le monde. C'est ce que je souhaite à mon peuple et à l'ensemble du Monde islamique.
Je vous remercie.
Article écrit par le frère : Nawfel Alija ( voir facebook )